Jean Louis Schefer

La lumière élargie (introduction), 8 rue juiverie

Comp’act, Chambéry, 1989
Figures peintes édition, P.O.L, Paris, 1998
Le Nil, Seyssel Baignoire

L’objet de ce livre est, en tout premier lieu, constitué par le travail photographique de Jacqueline Salmon. Il prend en charge une phase initiale des travaux de réhabilitation d’un hôtel Renaissance, sis à Lyon, rue Juiverie, et de sa galerie due à Philibert de l’Orme.
La beauté, l’intérêt et la force poétique de ce travail sont l’enregistrement et la mise en séquence de traces (histoire, archéologie, roman sont ici des genres associés par l’image) d’habitation humaine : un fragment de l’histoire récente de cet hôtel est ainsi raconté par les photographies.
C’est, à vrai dire, une manière de portrait énigmatique laissé par les derniers occupants des lieux (l’hôtel divisé en appartements, chambres) ; les photographies nous livrent la mémoire d’un lieu où des logements populaires ont réellement inscrit leur poétique – images punaisées, couleurs - ; ce n’est pas en effet un regard ethnographique ni sociologique qui définit les photographies de Jacqueline Salmon : c’est une sensibilité aux petits signes, la mise en scène d’une sorte de récit dont les protagonistes sont absents.
Le propos du texte n’est pas autre : il entend servir celui de la photographe en apportant son éclairage, sa mise en scène et sa perception. Les photographies présentent cet intérêt de n’être jamais gratuites ni simplement « décoratives » : elles assemblent des éléments de signification qu’elles se gardent de produire frontalement.
La photographe travaillant à capter, saisir les détails, traces, objets oubliés comme s’ils étaient les parties d’un corps vivant, c’est tout le système, tout l’ordre de leur référence (et d’abord de la référence sociale) qui devient mobile : voici une série de plans de couleur travaillés par la lumière, de compositions, de surfaces agencées comme des tableaux abstraits ; l’incongruité, sur telle image, d’une chaise de cuisine posée devant une tapisserie évoquant des palmes découpées à la manière de Matisse, un portrait de paysanne roumaine sous une vitre qui arrête la lumière, la diffuse légèrement (comme une image de Tarkovski) ; des sols de linoléum et des carreaux de brique qui composent des mosaïques roumaines. Le lieu vide, travaillé par l’objectif comme une peau, un visage sous les changements de la lumière, est ainsi, d’image en image, d’une séquence à l’autre, une démultiplication d’univers, d’imaginaires qui débordent infiniment la référence ou le cadre sociologiques : ces photographies, on l’aura compris, ne sont en rien reportage, témoignage. Le texte doit alors aider à parler la poétique qui est en elles en ajoutant tout simplement du temps et une chaîne narrative entre elles toutes.
C’est ainsi, en quelque sorte, la constante beauté, et son paradoxe, que j’entends m’expliquer ; et comprendre tout d’abord par quelle opération du est ici produit. Habiter c’est commencé à faire vivre, par des touches successives, même incohérentes, la maison « ailleurs » : quelle est l’assise de ce second espace dans la maison où l’on vit ? Et qu’est-ce même que cet aménagement (menus objets, couleurs, formes ajoutées) même réduit par le peu de goût et la pauvreté ? Qu’arrive-t-il lorsque ce second vêtement – celui, après tout, d’une intimité – se déchire et dans lequel la vie a, ici et là, tenté de préserver son secret par l’emploi de choses anonymes (images de journaux, tapisseries, etc.) ?
Le travail de Jacqueline Salmon a le grand intérêt d’une sensibilité et d’une intelligence qui dispose et construit, par des variations de distances aux objets, les éléments d’une mise en scène, d’un récit, d’un véritable scénario qu’elle met en place pour la liberté de celui qui va regarder.
C’est donc la qualité de ce style, de cette pensée que le livre doit d’abord souligner. C’est ensuite, bien évidemment, de cet espace ouvert à l’interprétation esthétique, narrative que le texte doit jouer en s’alliant à la subtilité de tout le propos des images.
Le regard de la photographe découvre ces imaginaires de l’intimité (l’affiche, le lieu personnel et anonyme, les espaces abandonnés). Jusqu’à quel point résiste, en somme, l’image fantôme de ce qui sont partis. Qu’ont-ils laissé d’eux-mêmes ? Et comment, surtout, une idée du temps humain est-elle inscrite si fortement dans ce qui ne semble pourtant que des témoignages d’un abandon, d’un départ et d’une catastrophe ?
Qu’est-ce, par exemple, que cette photo oubliée, ou l’extraordinaire liberté que prend soudain la robinetterie dans un arrondi de tuyau qui isole comme un objet vivant une baignoire dans une pièce vide, ou bien ces deux couleurs qui vivent maintenant ensemble sur un mur où nous ne sommes plus attentifs qu’à l’accident d’une ligne diagonale, à la ponctuation faite par un clou sur une paroi, au rayon d’une lumière qui vient, comme une espèce de pluie, visiter une surface, explorer un recoin jusqu’alors hors d’atteinte ?
C’est, au fond, du temps qu’il s’agit, du mystère de la mémoire : comment ces signes assemblés au hasard, réunis par une espèce de bricolage biographique, social ou ethnique, se mettent-ils à nous raconter quelque chose d’autre que l’histoire de leur usage ? Comment ces hommes absents sont-ils devenus des choses et comment ces choses vivent-elles, pendant un moment, ensemble ? Comment, enfin, ces manipulations esthétiques pauvres, d’imagination courte, nous permettent-elles de regarder dans ces mémoires qui s’effacent un cadrage et un grain de matière plus habituels chez le cinéaste Tarkovski, une toile de Rothko, un dallage romain, un fond de tableau de l’école rhénane ou, moins que tout cela, un roman inachevé, un film inconnu ?
C’est que, quelle qu’en ait été la condition matérielle, le travail du temps ou de la vie a tout d’abord transformé ce lieu en un espace de fiction, en une nef. Habiter, et déjà par ces quelques traces, n’est-ce pas justement toujours faire voyager notre demeure ?
Ce sont des traces, ces pas, ces gestes, avant qu’ils ne disparaissent, que nous allons lire et regarder.