Jean Louis Shefer

Cube

La villa de Mallet Stevens, à Hyères, avant réhabilitation

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À quelle espèce d’exercice nous conduit la version photographiée d’une maison. À l’inventer, non à l’habiter. Mais qui n’a rêvé d’habiter cette villa de Rob. Mallet-Stevens ?
Comment s’y prendre.
Les plans, les dessins logent par délégation imaginaire un habitant (mais un seul) ou un visiteur toujours possible et son rêve de déambulation.
La maison construite, démeublée, réduite au squelette, portant trace de passages, d’usages ou dont l’image est momentanément consacrée par son abandon ? Ces images montées, démultipliées gardent quelque chose d’une fraîcheur tragique. Nous en retenons l’idée non de l’espace et non seulement du détail mais celle du pli et d’une addition impossible de surfaces interrompues. Le photographe fait d’une maison ce qu’il fait d’un visage. Non un portrait ni la révélation d’un instant vrai ; il l’invente et surprend parfois ce qu’il a de plus inconnu pour lui-même. Il apporte un déni à tout son savoir intime et réalise, je ne sais comment, non la transparence mais la fermeture de sa pensée ; rend sensible une espèce de fatalité dont le sujet photographié devient le locataire surpris.
C’est cela même ; photographiés, nous sommes locataires de notre corps, enchantés ou surpris par une telle métamorphose puisque nous n’avons jamais de nous même que l’idée prolongée de ce que nous regardons : notre paysage, nos tableaux et les mille surfaces changeantes d’intuitions qui nous maintiennent précisément invisible dans le monde, acteurs incessants de regards, spectateurs insatiables de la vie.
Et par quelle magie, par exemple, la maison est-elle devenue un tel catalogue d’angles, de plis, de durées et de juxtapositions de matières, et comme le lieu source de ses qualités tactiles et olfactives ?
Travail d’archéologue ? L’œuvre de Rob.Mallet-Stevens est ici reprise ; avec tact et fermeté. Elle se redessine dans des effleurements de lumières dont l’objet n’est plus tout à fait l’équilibre, le jeu des parties d’espace ni cette si belle alliance de l’ampleur et de l’exiguïté.
La lumière la déshabille avec précision, douceur et cruauté.
Une mélancolie dans la manière de Jacqueline Salmon : les maisons parlent ; non l’habitant de l’espace ni l’usage interrompu.Sa lumière porte du temps, celui d’une sédimentation sentimentale. J’y entends toujours les deux mots « trop tard » et « pourquoi m’avoir quittée ? »
Et je ne parviens à voir autrement. C'est-à-dire en retard. Cette espèce de lumière est une coloration d’affect et toute la persuasion d’intelligence du sujet – j’imagine à peine : la gratitude de la maison ; elle s’offre et se dénude, montre sa peau et son détail ; elle s’avoue.
La maison offre sa peau, c'est-à-dire sa réceptivité à la lumière. Et c’est précisément une épreuve. Comment désormais habiter cette maison et de quoi est elle faite ? Dans la précision, le souci du minimum de distance maintenue avec l’objet, c’est un portrait que fait Jacqueline Salmon ; mais c’est encore un roman. Angles, profils, grains de peau, échappées sur le jardin, ouverture à la mobilité du ciel – comme si quelque partie de la maison levait les yeux ou regardait-, c’est un portrait. Comment habiter ce lieu qui dit à la fois sa rigueur et sa mélancolie ? Un peu mieux que la boîte perpective de Hoogstraten, c’est un prisme à variation de vues, c’est aussi une machine à voir. Discrétion et malice des photographies : la maison vit toute seule et dans cette espèce d’abandon elle se régénère doucement en puisant dans son vide.
Comment ce portrait se décline-t-il ?
En dans un film que nous revoyons en idée, monté en séquence par la mémoire ? Ce que nous aurions fabriqué entre le souvenir du Mystère du château de dé et L’Inhumaine. Le découpage, s’il est encore possible, du poème de Mallarmé ? « toute pensée émet un coup de dé » :



Rien n’aura eu lieu / que le lieu
mais faux manoir / tout de suite
évaporé en brumes /
qui impose / une borne à l’infini
ou « selon telle obliquité par telle déclivité »
sur quelle surface vacante et supérieure
le heurt successif
sidérablement
d’un compte total en formation
avant de s’arrêter
à quelque point dernier qui le sacre


Est-ce la succession roulante des surfaces du dé de Mallarmé, l’espace déplié et tantôt replié qui donne au hasard cette forme et pose comme un roc en équilibre la maison dans laquelle l’horloge incessante et multipliée, l’espace du jeu de balle, la piscine de Cyrano, tournent ensemble ? (si je suis un dé virevoltant, écrit Cyrano dans sa Physique : « Si je fais une pirouette dans le monde à l’entour de mon propre centre, ou bien si je demeure sans bouger dans le même lieu… il s’ensuit la même chose, si je suis mû dans le monde autour de mon centre, qui si toutes les parties du monde se sont mues à l’entour de moi. »)
Et pour quoi cette maison est-elle faite ? Pour une mobilité et pour un repos parce qu’elle-même est le cube tournant de ses faces ; qu’elle est un rêve de papier découpé, ajouré ; un système de plis, d’angles, de vues et qu’elle a la consistance d’un décor ainsi agencé que tantôt les corps se meut, et que tantôt le lieu tourne lui-même autour du corps. Que le dé fait de lui-même sa pirouette. Une maison faite pour la vue ? quelque chose du décor de L’Inhumaine dont le film a emporté la réalité ?
Aucune idée d’un bâtiment mais d’un savant pliage des surfaces dont la photographie a tiré une succession d’irréalités attentives : ce kaléidoscope n’ouvre et ne multiplie que la réalité de ce qu’il voit : vue du jardin, créneaux, piscine, le gymnase, l’escalier, des triangles suspendant comme une échéance du hasard un prosaïque lavabo. La maison est une machine à vivre. Étoile mobile de losanges et d’angles, une construction tardive d’enfant rêveur. Le monde qu’il voulait voir comme un kaléidoscope est sa demeure, mais sa demeure telle qu’elle se regarde elle-même.
Quoi que l’on y fasse, ajoute ou retranche, la maison régit, promène et, d’instant en instant, déloge son habitant, averti sans cesse par la seule forme ronde des multiples horloges que le temps, au centre du cube découpé et fractionné, tourne et emporte pas à pas toute la réalité de la demeure : dans le piège du jardin, l’illusion des miroirs d’eau, les fenêtres découpées à vif dans le ciel.
Et ce visage, dont la mosaïque ne peut être assemblée en une seule fois, et cette maison où tous les lieux sont des transitions de lieux, cette maison en fuite sur elle-même, comme si rien n’arrêtait la pirouette du cube ? La maison ne cesse son activité : elle écrit sans cesse, elle transcrit par faces successives, vues ajoutées, angles multipliés sous le regard de la photographe.
En fait cette espèce de dialogue avec la Géométrie méditative :
« Je suis moins que ta pensée ou plus encore. Tu as mis en moi une âme par la dimension incalculée du temps dont tu ne peux immobiliser une seule face ! » - « Ne sachant abolir le sort, voilà ta joie et ta mélancolie : l’âme du labyrinthe s’est ajoutée à ma forme ! »