Dominique Baqué

cônes de l’absence, hôtel dieu

cadran solaire, troyes 1992 porte folio hôtel - dieu, galerie penning,eindhoven, 1997

Lieux Lisses, inoccupés, sobres mais non point austères. Quiétude de ces espaces ouverts, où les portes donnent sur d’autres portes, où les fenêtres diffusent une lumière qui n’est pas celle d’un été agressif, aveuglant, mais d’un printemps porteur de chaudes promesses. Plafonds aux discrètes moulures blanches, arcades qui rythment les longs couloirs, parqueteries et carrelages au sol : on se prend à rêver à l’intimité bourgeoise des intérieurs flamands.
Et soudain, par l’effet d’une conversion que l’oeil n’attendait pas mais à laquelle pourtant il était secrètement préparé, le lieu se fait tableau. Ou, plus exactement, se propose comme citation de tableau : les portes ouvertes, qui laissent couler la lumière et s’emboîter les perspectives, les sols à damiers noir et blanc, évoquent la peinture de Vermeer, l’école du Delft ; ou, selon un registre plus latin, les scènes sur lesquelles se joue l’histoire christique : l’Annonciation de F.di Giorgio, la Flagellation de Piero della Francesca. Quant aux couleurs – vert amande, beige rosée, ivoire – elles rappellent la délicate palette d’un Giotto.
À travers portes, carrelages et couleurs, le lieu s’est ainsi offert : il a fait don d’une reconnaissance (en ce lieu, je « reconnais » la peinture des Flamands et des Italiens du Quattrocento), et d’une beauté (ce lieu participe en quelque façon de la beauté, comme, chez Platon, la belle forme sensible participe de l’idée de beauté). Mais ce don est fragile autant que généreux : que le regard se déplace, qu’une ouverture se ferme, qu’une trouée lumineuse soudain s’obscurcisse et je me trouve comme désenchanté. Les signes alors s’inversent, le soupçon me gagne : plus que vie, le lieu semble maintenant abandonné, désaffecté, morbide. Les portes disent la réclusion forcée, et le damier réinvestit l’archaïque symbolisme du conflit, des forces en lutte pour le Bien et le Mal, la Vie et la Mort. Que mon regard dorénavant dessillé s’aiguise d’avantage encore, et c’est la ruine prochaine qui, à travers gravats, fils électriques coupés, portes dépourvues de poignées, se profile et s’avoue. Et parce qu’enfin il est question de ruine, - de mort peut-être -, ce lieu lisse, trop lisse, aux teintes trop suaves, tourne nom et identité : en ces salles communes aux froids dallages, je reconnais maintenant un hôpital...
Àse complaire dans la contemplation esthétisante de ce lieu, on en aurait oublié ceux qui, là, sont venus s’étendre, souffrir, mourir, guérir peut être.À l’oubli on aurait à nouveau renvoyé les oubliés. Mais pour avoir renoncé à l’illusion de la beauté, le regard se prend maintenant à scruter, à déchiffrer les moindres détails : c’est aux dysharmonies, aux laideurs infimes qu’obstinément il s’accroche, rappelant à lui les autre sens, jusqu’à ce que le corps tout entier – qui est corps de mémoire –s’en mêle. Alors l’hôpital se met à bruire, -sons, odeurs, présences, paroles chuchotées ou ordres clamés. L’hôpital, ce lieu où l’on se retire pour cacher à l’Autre- celui de l’amour, ou celui de la Cité – la déroute des organes. Et comme subjugué, transi malgré lui, le corps s’abandonne au souvenir de ce qu’un jour il fut : malade, sans force, souffrant.
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Déjà exposé à tous, sans possible intimité, dans ce qu’on appelle les « salles communes », le corps perd toute identité dans les « chambres translucides », dont les couleurs pastel ne parviennent pas à cacher la fonction, celle de prodiguer aux malades terminaux les soins intensifs. Ici le corps n’a ni visage ni nom : tout juste se réduit-il – ironie- à une couleur, ou – vérité clinique – à un numéro.
C’est alors une plongée dans l’anonymat qui s’effectue, quand le nom fait place au numéro, et qu’en de morbides cauchemars le chiffre évoque l’identification criminelle ou le tatouage du déporté. Là où le Sujet vient à manquer, c’est toujours le numéro –inscrit sur la photographie, la cellule ou la chair – qui dicte sa loi. Portes ouvertes, chairs exposées, dessaisissement du Nom : il est ainsi des moments où, dans l’enceinte de l’hôpital, se consomme la perte de l’être-homme.
(..)
Ainsi, les tendres couleurs des chambres translucides – rose, bleu, vert – ne sont que le chiffre secret d’une mort annoncée, et la lumineuse douceur des images soudain devient intolérable. Mourir à l’hôpital, s’effacer dans l’anonymat d’une chambre. L’envers de la mort glorieuse, celle qui fait événement, celle qui épouse l’Histoire. Mort rapide, un peu sale, vite escamotée : sans la veillée accompagnatrice, sans les rites qui confèrent sens au passage. Il n’est pas de mort douce.
, donc.
Reconnaissance, donc. De soi, mais aussi de l’Autre : hommage rendu, en ce sens, aux milliers d’anonymes venus ici trouver assistance, ainsi qu’aux centaines de donateurs qui, de 1100 à 1957, ont accompagné l’histoire de ce lieu, l’Hôtel-Dieu à Troyes. Cette reconnaissance, doublement étendue, il fallait en rendre compte sinon en rendre raison.
Jacqueline Salmon a choisi l’inscription du nom, et la photographie.
L’oeuvre entreprend ici de sauver une triple mémoire : celle d’un lieu, celle des malades, celles des membres bienfaiteurs. Car si le malade perd son identité sur le lit de l’hôpital, les membres bienfaiteurs sont aussi menacés, dont les patronymes s’inscrivaient en lettres d’or sur des plaques de marbre et qui vont mourir une seconde fois, de l’oubli de leur Nom. Or contre la puissance de l’oubli il est deux voies : l’une, affective, singulière. Recueillir en soi la présence absente de l’Autre, se laisser habiter par le défunt au risque de s’y perdre. L’autre, symbolique, collective. Commémorer et ritualiser. Ou encore : inscrire le Nom, résurrection qu’est la copie et l’énonciation.