Ruedi Baur

Le grenier d'abondance

le grenier d'abondance, ministère de la culture, Lyon, 1993

Si j'étais graphiste ou maquettiste, je choisirais de mettre en page cette photo avec une marge légèrement supérieure à gauche qu'à droite, une proportion de l'ordre de trois quarts et quatre quarts. Ce déséquilibre à peine perceptible renforcerait sans davantage le dévoiler le point que l'on peut supposer prise électrique., aboutissement de la ligne horizontale de partage entre l'original et le rénové, le naturel et le socialement maîtrisé, le hasardeux et le géométrique... Cette ligne devrait d'ailleurs être placée très haut dans la page, limitant par cela la marge supérieure au minimum.
L'espace blanc important du bas de page symbolise la distance entre la position du photographe, ayant légèrement incliné son appareil vers le sol, et le début de la perspective d'où émane toute la force de l'image. Ce fuyant est donc supposé aussi bien se poursuivre vers nous qu'a l'arrière de cette paroi castratrice d'horizon. La lumière nous révèle l'espace comme reflet de ces dimensions arrière, comme miroir de l'antériorité mais aussi comme perspective illusoire, comme avenir trop maîtrisé, trop aseptisé, trop uniformisé malgré son aspect pourtant si bénin, si banal, si décoratif. Cloison/mur à abattre, à laisser en l'état ou à rénover à nouveau. Faut-il changer la tapisserie et l'adapter à notre contemporanéité, prendre Mickey comme motif, ou demander à un de ces jeunes designers si sympathiques avec leur côté baroque de revoir tout cela, de faire disparaiître à l'occasion ce sol si "pauvre", d'ailleurs, un beau parquet rendrait cette espace beaucoup plus vivable !
Comme graphiste et avec l'accord de mon amie photographe, je disposerai l'image sur une double page. Je la tournerai d'un quart de cercle afin de disposer la tâche noire dans la partie inférieure de la feuille, et de faire passer la pliure, non pas sur la ligne qui fait angle mais plutôt sur la partie supérieure de la plinthe. Ainsi isolée sur une page, la banalité apparente de la tapisserie sera renforcée. La double pliure, celle de l'image et celle du livre, marquera encore mieux le contraste entre la puissance sauvage du temps et la banalité de sa maîtrise sociale.
Quelle que soit son intervention, la graphiste manipule l'image quand il la met en page. Jamais une reproduction dans un espace -feuille ne correspondra à un original, aussi toute la subtilité consite-t-elle à savoir apprécier la limite qui sépare l'intervention qui soutient l'image de celle qui se substitut à elle.