Jean-Pierre Chambon

Le grenier d'abondance

ministère de la culture, Lyon 1993

Les eaux se sont lentements retirées et la terre a bu presque toute la lumière. Du sel luit encore, faiblement, parmi les langues sombres des flaches. C'est ici qu'enfin, au terme de la désolation, a surgi la grande nef blanche, l'arche oubliée. Après moi, d'autres viendront peut-être, qui , un à un, comme toi trouveront place au creux d'une niche d'ombre, dans l'une des loges désertes de théâtre de l'absence. J'attendrai ici longtemps le reflux des eaux, mais sans y croire vraiment, car toute idée du départ, comme celle même d'un horizon, me sera alors devenue étrangère. J'attendrai de sentir autour de moi comme la tiédeur animale d'une halaine ; et la rumeur encore confuse et lointaine d'une multitude haletante, d'un pietinement ou d'un galop lancé depuis l'autre rivage du monde ébranlera les murs ; un mouvement irrésistible de masses et d'épaules soulèvera le socle où j'aurai été trop longtemps ancré ; et à nouveau défilera le ciel changeant du voyage ; et les jours et les nuits reprendront leur cycle, me livrant à l'épreuve d'autres paysages, de saisons inédites, de visages inconnus.