Patrice Giorda

Noli me tangere

Le grenier d'abondance, ministère de la culture, Lyon 1993

Noli me tangere

Le sujet de cette photographie
n'est ni un homme au travail,
ni la lumière,
mais cet homme qui travaille
à faire la lumière.
Ses pelletées de poussières
de ciment ou de terre
sont miraculeuses :
qu'il cesse d'agir et le miracle
de cette irréelle clarté
qui suspend le poids des choses
cessera d'opérer.
Il est l'organisateur
de cette transfiguration
de la réalité à laquelle
appartient le photographe,
celui qui errait là près d'un mort
et qui a reconnu le vivant.
Dans le silence de l'interiorité
des êtres un nom dut être
prononcé et entendu :
"Marie"
"Seigneur c'est toi"
s'écrie Marie de Magdala comprenant
que le jardinier du lieu
n'est autre que le ressuscité :
il nous faut être nommé
pour comprendre
qu'en celui qui nous désigne,
brûle l'éternelle joie
que nous cherchons sans cesse.
L'attitude du photographe
est très proche de celle
de Marie de Magdala
penchée sur le tombeau vide
du corps de celui qu'elle aime ;
elle pleure sa disparition mais son coeur
qui n'a de cesse d'aimer dans l'absence
saura reconnaître l'aimé vivant.
"Ne me retiens pas,
lui dit l'amant transfiguré,
"témoigne auprès de mes frères
de ce que tu as vu".
Ainsi en est-il de la photographie
qui jamais ne retient la réalité
ni même ne la touche
mais seulement est touchée
de sa lumineuse présence
qu'elle fixe pour la dire aux Hommes.


Patrice Giorda, le 25 juin 1992