Pierre-Alain Jaffrennou

Regarde derrière le mur

in : Le grenier d'abondance, ministère de la culture, Lyon, 1993

Comme composé de quatre ou de cinq il y a ce mur sale taché écaillé partagé en deux parties horizontales et éclairé de biais d'une autre tache vive dont on ne sais si elle est placée là pour aider à vivre ou pour tromper encore ou pour nous attirer dans un piège comme la lueur du fanal attire la nuit une peuplade d'êtres-gueux tous aussi éphémères que nous qui regardons ce mur sale taché écaillé partagé et qui s'offre à notre regard presque seul et qui se jettent s'évadent ? dans le feu.
Comme composé de quatre ou de cinq peut-être il y a ce plat noir opaque gouffre dont nul ne sait même s'il est sake ou craquelé ou lisse ou aquatique ou gras ou rance ou posé là près des plintes souillées par les pieds rugueux et mauvais - comme un autre piège tendu à nos espérances à notre désir de ciel dans ces jours impossibles comme une âme noire velourée prête à nous accueillir à jamais parce qu'il est parfois si tentant de s'illusionner en y posant le pied et s'y laisser entraîner.
Comme composé de quatre ou semble-t-il de cinq peut-être cette partie infèrieure jouxtant l'âme plate noire et velourée est probablement la plus énigmatique et la plus inquiètante car suspendue flottante peut-être pour donner le change peut-être réalité ou virtualité ou phantasme de la beauté pure souple lissée diaphane légère celle qui fascine et exalte et comme posée à l'envers là à toucher le noir velours qui nous cherche -architecture limpide d'êtres pas nécessairement imaginaires mais légers légers encore légers civilisés aimants et bons géomètres à jamais courbes et suaves d'un intense bonheur ou promis ou recherché ou espéré ou quand même vécu pour certains à force de vouloir et d'irrespect.
Comme composée de quatre et le crains-tu ? de cinq peut-être il y a cette formidable embrasure comme composée de musique comme déchirant le voile de nos yeux et des espaces lourds et trop pesants ou trop pleins d'illusions que nous venons de dire-pour offrir admiration et amour ardent en une perspective de rythmes lents et légers arcs posés sur des fûts puissants et massifs rassurants et arcs tendus surtout à droite mais peut être aussi à gauche tous prêts à se rompre tellement tendus vers une indicible lumière beaucoup plus désirable que l'autre celle voulant donner le change beaucoup plus bruissante d'archanges et bien que gravats et saignées on aimerait y chanter ensemble en nuances douces et aussi y sentir la chaleur sur notre peau là dans notre architecture comme faite pour des hommes et des femmes s'aimant et pour quelqu'un de très cher qui l'aurait très certainement aimée pour l'éternité s'il en avait eu le temps.
Inadmissible cinquième la volée d'escalier à droite pressée contre le soubassement gris du mur sale écaillé avec plinthe souillée comme sortant du gouffre de l'âme noire velourée -échapée menant manifestement nulle part n'ayant aucun sens à tel point que l'artifice est grossier sauf peut-être pour l'esthétique pour la seule oblique en seule réponse aux courbes des arcs lisses et des arcs saignés des verticales et des horizontales.
De notre position il n'y a pas d'issue sauf au risque de sombrer dans le noir liquide ? froid plat ou dans les arcs diaphanes qui tellement nous tentent -alors très lentement sans à-coups déplace avec soin et minutie l'objectif vers l'avant légèrement jusqu'à l'aplomb de l'embrasure et saisis simplment la tendre réalité qui sans nul doute est là attend derrière lemur derrière cette mise en belle et grave scène.

Pierre-Alain Jaffrennou, six décembre mille neuf cent quatre-vingt-douze