Georges Lavaudant

Tout est transparent et personne ne le voit

in : Le grenier d'abondance, ministère de la culture, lyon 1993

Maintenant, c'est de mémoire. Maintenant il ne faut plus regarder . Quelques secondes auparavant, tout semblait encore libre, ouvert. Les hommes allaient et venaient. L'écho des machines se répercutaient dans l'infini des voûtes. A présent, tout est gris, figé, immobile. Au sol, fine couche de ciment poudreux, neigeux, telle une impalpable poussière blanchâtre. Empreinte policière des pas des maçons sur le sol lunaire, farineux. Fin de journée ? Dimanche

d'automne ? Le "point" recherche le granulé d'un mur barrant de toute sa largeur la photo, renforçant la perspective dans son agencement régulier de moellons, avec au centre, une porte à venir. L'oeil inéxorablement guidé par ces lignes de fuites , butte sur un autre mur, au fond, travaillé à coups de burin, légèrement en relief. Leçon de choses et de matières. Bonheur de ce qui se construit, se défait, se refait. Petite paix fragile. Instant suspendu que


redoublent l'absence de mouvement, l'absence de vie. Seule, la lumière tranquille d'un jour qui tombe comme une marée immobile, laisse entrevoir une avancée du temps. A droite, contre le mur des moellons, quelques planches fraîches, pas encore oubliées, déjà humaines


dans l'évidence de leur position. Les bruits se sont tus. La rumeur indistincte de la rue, un chuintement de pneu, l'appel d'un oiseau, troublent le silence. Toutes les consciences sont hors champ. Et demain ? Qui foulera ce sol ? Qui ouvrira ces portes inexistantes ? Qui joindra les mains en équerre, assis sur le fauteuil pivotant, prononçant des jugements définitifs ? Qui enlèvera ses lunettes d'un geste las, suspendant le cliquetis feutré des Macintosh ?

Evidence de ce qui n'est qu'un instant déjà oublié, la date éphémère d'un jour commun. Quel jour ? La photo ne le dit pas et c'est tant mieux. Et pourtant, ce jour-là, à cette heure précise, quelqu'un appuya sur le déclencheur d'une petite chose mécanique et c'est cette instant suspendu qui se recomposa dans la chambre chimique : la douceur d'un chantier zen dans l'évidence de ce qui n'a pas de sens.


Georges Lavaudant, novembre 1992.